La Turque 1998, "un Michel-Ange !", le 1999 ("un Raphaël !") ; Étienne Verdier déclare, avec le sourire radieux de celui qui a volé la part des anges : "On n'aurait même pas besoin de le boire, celui-là !"
C'était une journée particulière et, un peu plus loin, toujours à Reims, dans les archives de la maison Clicquot, l'historienne Fabienne Huttaux-Moreau, qui les dirige, me parlait de cette bouteille de champagne retrouvée l'année dernière au fond de la cale d'une épave, au large des côtes suédoises. On l'avait authentifiée grâce au logo de l'établissement, une ancre gravée au feu sur le miroir du bouchon (la partie du bouchon introduite à l'intérieur de la bouteille). Elle faisait partie d'une livraison de 47 bouteilles, probablement destinée à la cour de Russie, entre 1841 et 1850.
Fabienne Huttaux-Moreau y avait goûté. Le sourire qu'elle avait à l'évocation de ce moment en disait aussi long que ses mots : "C'est comme une potion magique pour historien, c'est de l'archive liquide." Il fallait la croire sur parole quand elle a dit que l'élixir remonté de la Baltique n'était plus un vin pétillant, mais perlant, car c'est aussi une bonne définition de l'histoire : ce que les événements perdent en effervescence, ils le gagnent en goût. De même que certaines productions artisanales acquièrent avec le temps le statut d'oeuvres d'art antique ou premier.
De retour de ce voyage à Reims, je me rendais au premier étage des Cafés Verlet, rue Saint-Honoré, à Paris, où Eric Verdier m'avait convié à une dégustation "à la verticale" de la plus célèbre des côte-rôtie de chez Guigal, La Turque. Une rétrospective en neuf millésimes, de 1992 à 2007, en terminant par le 1999, considéré comme un des dix plus grands vins du monde (note de 100/100 attribuée par Parker en juin 2003, et puisqu'on est dans les notes : de 250 à 600 € la bouteille). Les bouteilles étaient alignées sur la cimaise, je les ai filmées, vous pouvez les voir sur votre iPad.
ÉTIENNE GUIGAL A 14 ANS quand il entre, en 1924, chez Vidal-Fleury, maison historique possédant les meilleurs vignobles de Côte-Rôtie depuis 1781. En 1946, à 36 ans, il est devenu maître de chais, et quitte sa maison d'apprentissage pour fonder la Maison Guigal. Mais il sait quelles sont les meilleures parcelles du domaine, et surtout la plus précieuse d'entre elles : La Turque, nommée ainsi probablement pour les saveurs orientales qu'elle parvenait à produire. Il lui faudra attendre encore trente-cinq ans avant de ne pas voir, car il est devenu aveugle, son fils Marcel racheter cette parcelle à la maison Vidal-Fleury. Les Guigal vont replanter entièrement les vignes, avant de sortir, quatre ans plus tard, leur premier La Turque.
C'est le taux d'oxyde de fer considérable qui, selon Eric Verdier, fait la différence. Il s'émerveille à la première gorgée de 1992 : "Ah, ces schistes pourris, cette roche argileuse, les micas compactés du gneiss !"
On passe au 1996, puis au 1994, selon une montée gustative bien étudiée. Devant une dizaine de membres de l'association Culture & Goût, Eric Verdier s'enfonce dans les mystères du terroir : l'argile qui tapisse la langue, le palais, le silicate d'aluminium qui apporte la finesse. Il fait le tri du végétal et du minéral, les cations et les anions. Il compare, car les grands vins se rejoignent : "Tout le bouquet de Latour vient de ces grosses dragées de quartz qu'il y a dans le sol."
Arrivé au 1998 ("un Michel-Ange !"), et surtout le 1999 ("un Raphaël !"), il voudrait qu'on oublie les notes. D'ailleurs, en sortant son nez du verre, avec le sourire radieux de celui qui a volé la part des anges, il déclare : "On n'aurait même pas besoin de le boire, celui-là !" Il resterait là, offert à notre adulation, chef-d'oeuvre intouchable.
Christophe Donner - Le Monde.fr